Réflexions personnelles sur notre système éducatif et son actualité

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Toutes mes excuses à mes élèves de troisième

In Au piquet on 29 juin 2013 at 11 h 37 min

A mes élèves de Troisième,

Toute l’année, j’ai suivi le programme avec ses fourchettes horaires. Toutes mes excuses de vous avoir donc mal préparés au sujet qui est tombé hier. J’aurais dû passer 1/8ème du temps à l’étude de la crise de Cuba. Je n’aurais pas dû traiter les cinq premières séquences d’histoire.

J’ai notamment passé le temps prévu à aborder les deux premières séquences thématiques qui vous ont tant intéressé. Toutes mes excuses, je n’aurai pas dû car elles semblent aux yeux de beaucoup inutiles : aucune question dans aucun des sujets, même ceux des centres étrangers (pourtant plus intéressants que celui auquel on a eu droit en France).  Il ne faut pas heurter les conservatismes fut-ce au détriment de vos apprentissages.

Toute l’année, je vous ai préparé à mettre en perspective un exemple ou une étude de cas pour appréhender une période ou un fait historique ou géographique plus large. Toutes mes excuses de vous avoir donc mal préparés au sujet qui est tombé hier

Toute l’année, je vous ai répété qu’il n’est pas très utile de connaître une définition par coeur, qu’il était plus intéressant de maîtriser une notion, un concept pour l’appliquer, pour expliquer. Toutes mes excuses de vous avoir donc mal préparés au sujet qui est tombé hier.

Toute l’année, quand on travaillait la capacité « raconter un fait historique », j’exigeais de vous de la méthode pour bâtir un récit historique plus que de l’encyclopédisme. Toutes mes excuses de vous avoir donc mal préparés au sujet qui est tombé hier.

Toute l’année, j’ai exigé de vous que vous travailliez vos repères chronologiques autour de grands thèmes et en les reliant au programme de Troisième. Toutes mes excuses pour vous avoir donc mal préparé à ce qui est tombé hier car de l’ancienne épreuve on a gardé que le pire : la « récitation » de repères chronologiques !

Je vous ai fait découvrir cette année les hauts lieux de notre démocratie : nous avons visité le Palais Bourbon, vous êtes entrés dans l’hémicycle, nous sommes passés devant l’Elysée, le conseil d’Etat, nous avons découvert le Panthéon. Toutes mes excuses d’avoir omis de vous faire visiter un plateau TV lors de cette sortie.

A plusieurs reprises, je vous ai fait travailler sur des tâches complexes pour acquérir et/ou évaluer les connaissances et compétences du socle commun. Un peu moins souvent d’ailleurs que je ne l’aurais voulu car je me doutais bien que l’épreuve n’exigerait pas de tâche complexe. Toutes mes excuses donc pour n’avoir pas utilisé ce temps à visionner « Questions pour un champion » et à écouter « le jeu des mille euros » qui vous aurait davantage préparés.

Toute l’année, en géographie nous avons travaillé essentiellement à partir de photographies de paysages et des SIG. Toutes mes excuses pour ne pas avoir privilégié les tableaux statistiques à 60 chiffres.

Toute l’année en géographie nous avons abordé la cartographie comme un langage à part entière permettant de montrer, démontrer, résumer, synthétiser. Toutes mes excuses pour ce temps perdu plutôt que de vous faire placer des informations déconnectées les unes des autres sur un fond de carte lui-même déconnecté des dites informations

Toute l’année,  j’ai exigé de vous que vous donniez du sens à vos savoirs. Toutes mes excuses de vous avoir donc mal préparés au sujet qui est tombé hier.

Lorsqu’en début d’année , je vous avais présenté la nouvelle épreuve de brevet (vous aviez sans doute compris qu’elle ne me satisfaisait pas même si j’étais loin d’imaginer un tel sujet !) je lui avais trouvé une vertu : contrairement à l’ancienne épreuve vous n’auriez pas cette impression d’avoir appris beaucoup de choses pour n’être évalué que sur peu. Je croyais que son côté « zapping » permettrait de vous évaluer sur la quasi totalité du programme. Toutes mes excuses pour vous avoir menti.

Toutes mes excuses à l’avance pour les critiques que certains adultes ne manqueront pas de vous faire en utilisant cette épreuve. Il y en aura, c’est sur, pour oser affirmer que « c’est la preuve que le niveau baisse  » / « les élèves sont nuls car cette épreuve était facile »  / ces élèves ne savent rien » …etc.  A ceux là vous pourrez toujours leur demander de rédiger vingt lignes sur la crise de Cuba. En fait on ne vous a  pas offert l’occasion de montrer ce que vous avez acquis pendant l’année.

Toutes mes excuses pour l’énorme déception qui se lisait hier dans vos regards, vos paroles.

Toutes mes excuses pour ma future participation à cette épreuve car il me faudra la corriger.

Passez maintenant aux  vacances en vous persuadant bien que tout ce que vous avez acquis cette année n’est pas inutile même si ça l’a été hier.

 

le sujet

le sujet de Pondichéry

Des chiffres, des conclusions et … des élèves

In Au piquet on 26 juin 2013 at 20 h 21 min

Emoi national en vu, Une du Monde, lamentation du Figaro, discussion passionnée sur les réseaux sociaux et forums : le niveau des collégiens s’effondre en histoire-géographie !

A l’origine de cette conclusion : une étude de la DEPP qui a comparé les résultats à un même questionnaire d’un échantillon d’élèves de 2012 à un autre échantillon de 2006.

Mais quand donc va-t-on arrêter de prendre nos élèves pour des numéros ? Pour un matériau ? Pour des statistiques ? Quand donc va-t-on cesser ces évaluations quantitatives qui ne servent qu’à renforcer les convictions de chacun sans pouvoir servir de levier aux progrès éducatifs.

Quand donc l’Education Nationale cessera de voir dans nos élèves de simples %, entre taux de passage,  contrats d’objectifs,  % de réussite, rapports de fonctionnement …

Les résultats ont baissé de 11 points ! soit ! La seule conclusion à tirer de cette étude c’est que l’échantillon de 2012 a obtenu en moyenne 11 points de moins que l’échantillon de 2006! Qui nous dit que les résultat auraient été les mêmes avec un échantillon choisi plus tôt ou plus tard.

N’importe quel enseignant honnête (il y en a) reconnaîtra que d’une année sur l’autre les résultats peuvent sensiblement varier avec les mêmes cours, les mêmes programmes, le même prof ! En effet, nos élèves (et leurs enseignants) sont des êtres humains (nos statisticiens semblent parfois l’oublier) et les raison d’une réussite ou d’un échec sont tellement diverses qu’il est bien difficile de les appréhender.

Si la production de blé a chuté depuis six ans, trouvez des explications dans le climat, l’origine des semences et la qualité des engrais utilisés mais de grâce n’ayons pas les mêmes réflexes dans le cas présent.

Si l’étude avait porté sur un questionnaire posé tous les ans pendant vingt ans, je pourrais l’entendre, et encore.

Je suis persuadé que si l’étude avait montré une hausse de niveau, les déclinistes auraient crié à la manipulation ou auraient avancé les arguments exposés plus haut. Mais là évidemment ils s’engouffrent dans la brêche.

Sitôt les résultats de cette étude divulgués, sans même l’avoir lue les commentaires n’ont pas tardé  sur les différents lieux d’expression de tous les néoconservateurs du monde enseignant.  Ainsi certains ont cru pouvoir avancer qu’il s’agissait là de la preuve du déclin ininterrompu du niveau de nos élèves « qui ne connaissent même plus Richelieu », d’autres ont trouvé l’explication dans l’absence de la chronologie et de l’histoire  nationale dans les programmes (Dimitri vite !). On a bien évidemment eu droit à la responsabilité des profs pédagogistes (raisonnement hasardeux de ces déclinologues réactionnaires qui se revendiquent par ailleurs ultramajoritaires ; nous leur ferons grâce de leur retourner l’explication …) Je peux jouer aussi à ce jeu des hypothèses et en m’appuyant davantage sur l’étude en question : il y a six ans les élèves avaient bénéficié des itinéraires de découverte en 5ème et 4ème, ceux de 2012 non : il faut donc rétablir au plus vite les IDD. On continue  ou on redevient sérieux ?

Il ne s’agit pas de refuser de voir les problèmes mais au contraire de vouloir vraiment les cerner, tels qu’ils sont et non tels qu’on se les imagine depuis que l’école existe. Entre « le niveau baisse mais surtout ne changeons rien » et « tout va très bien » il y des postures constructives.

Certains aspects de cette étude sont d’ailleurs intéressants : les résultats sont moins bons en ZEP qu’ailleurs (mais avait-on besoin d’une étude pour découvrir cela ?) notamment parce que les élèves de ces quartiers passent moins de temps à la maison consacré à l’histoire-géo. Une nouvelle confirmation que le travail à la maison est un facteur d’aggravation des inégalités. Dois-je préciser que cette conclusion a elle été passée sous silence par les déclinistes ?

Dès que l’on sort des conclusions quantitatives pour des lectures plutôt qualitatives, ce genre d’études peut pourtant nous être utile. Seulement, c’est moins médiatiquement spectaculaire.

Ainsi cette enquête réalisée à partir du questionnaire du CEDRE nous permet de connaître les domaines dans lesquels les élèves réussissent davantage et ceux pour lesquels les problèmes demeurent (quel que soit l’échantillon). De quoi nous questionner sur les finalités données à nos enseignements.

Et si l’on veut faire une étude statistique sur l’évolution du niveau des élèves, pourquoi ne pas la réaliser pour mesurer l’évolution d’un même élève. Suivons le parcours d’un échantillon de la petite section à la sortie d’études. Repérons, mesurons les progrès effectués dans les apprentissages et à quels moments, repérons les régressions (il peut y en avoir). Repérons les moments où les élèves en difficultés perdent leur appétence pour les apprentissages, ceux où ils décrochent. Repérons pour les élèves en réussite les moments où ils creusent l’écart avec les autres. Avec une telle étude « humaine » plus que chiffrée, qualitative plus que quantitative, on pourrait peut-être comprendre et expliquer davantage les raisons du succès et des échecs : effet maître / effet programmes /  situation familiale / situation sociale  etc…

On pourrait même agir concrètement pour qu’un jour nos journaux titrent « le niveau monte ! », … là c’est peut-être trop demander…