Réflexions personnelles sur notre système éducatif et son actualité

La mémoire courte (par Philippe Watrelot)

In Au piquet on 19 février 2013 at 9 h 28 min

Pour des raisons normales et logiques de nombre de caractères, le billet du mois des Cahiers Pédagogiques intitulé “la mémoire courte »  signé par Philippe Watrelot est réduit par rapport à sa version initiale.  On peut le lire dans sa version longue ci-dessous :

 

Faisons un rêve, ou plutôt un cauchemar… Imaginons que Nicolas Sarkozy ait été vainqueur le 6 mai dernier. Imaginons, que par exemple, Nadine Morano, ait été nommée ministre de l’éducation nationale. Nous serions en ce moment en train de subir la pire rentrée en attendant la prochaine encore pire. Nous aurions appris par ailleurs le projet du secrétaire d’état Guillaume Peltier de supprimer le droit de grève des enseignants. Et devant cette accumulation déprimante, les manifestations rituelles ne rassembleraient que quelques milliers de personnes et les salles des profs résonneraient de lamentations et de déplorations sans fin !

Heureusement ce n’est qu’un cauchemar uchronique et c’est un président (et un gouvernement) qui a bâti sa campagne sur la priorité à la jeunesse et l’éducation qui a été élu. Mais la déploration dans les salles des profs et les salles des maîtres est là et bien là et plus forte qu’avant … Et on vient quelquefois à se demander si les enseignants n’ont pas la mémoire courte…

On peut bien sur expliquer cela par les ravages causés par cinq ans de sarkozysme. Et par l’impatience qui en résulte. On peut aussi, bien sur, imputer une partie de ce malaise à des erreurs de communication ministérielle. Mais on peut aussi s’étonner que, dans la situation actuelle, on ne voie que le verre à moitié vide et que l' »aquoibonisme » l’emporte sur l’optimisme et la volonté de changement.

Plus grave encore, on peut se demander si l’intérêt des élèves n’est pas oublié et passé au second plan devant les intérêts catégoriels. « oui à une vraie refondation, mais pas celle là, pas comme ça… » nous rétorquera t-on. « nous voulons être consultés, nous, nous savons ce qui est bon pour les élèves… » pourra t-on ajouter… Évidemment, il est toujours possible de faire mieux et autrement mais nous savons et nous l’avons déjà écrit à de nombreuses reprises, que l’accumulation des préalables, qu’attendre que toutes les conditions soient réunies pour décider d’avancer, est souvent le meilleur moyen de faire du sur-place ! L’attente du « grand soir » pédagogique peut masquer un gaucho-conservatisme proprement réactionnaire.

Le rapport de la concertation pour la refondation de l’école constatait un « diagnostic partagé ». On en vient à en douter. Les enseignants, et au delà la société française sont-ils vraiment persuadés de la nécessité de réformer l’école ? N’est on pas en train de s’accommoder de l’exclusion des élèves les plus en difficulté pour ne pas avoir à remettre en question les pratiques et l’organisation actuelle de l’école ?

Bien sûr, l’action menée par le Ministère et le gouvernement n’est pas exempte de critiques. Alors que le projet de loi devait être initialement présenté à l’Assemblée en décembre, il ne le sera finalement qu’en janvier ou février. Les retards pris laissent penser alors qu’on aurait pu organiser une consultation des personnels plutôt qu’une concertation menée pendant l’été auprès des corps intermédiaires et donne prise à une partie des critiques portant sur la méthode. La volonté de traiter la question des rythmes en premier parce que le sujet avait déjà été largement balisé par des travaux préalables s’est heurtée à des résistances imprévues de tous ordres et ce ralentissement risque de peser sur la suite de la refondation. Le terme lui même de “refondation” peut avoir aussi des effets pervers puisqu’il est très ambitieux et qu’il expose à des critiques sur la modestie des évolutions mises en œuvre.

Le projet de loi tel qu’il existe aujourd’hui a aussi des lacunes. Elles sont pour une bonne part le résultat de compromis et de concessions. Le danger est de perdre de vue l’ambition majeure qui est celle de la lutte prioritaire contre l’échec scolaire. Et de transformer la « refondation » en une simple “réparation”. Mais, en France, nous sommes prompts à juger d’une politique avant même qu’elle soit mise en œuvre. Face à cet enjeu majeur plutôt que l’esprit de critique, il nous semble essentiel de faire le pari d’une démarche constructive.

Nous n’avons pas la mémoire courte. Au CRAP-Cahiers Pédagogiques, nous avions intitulé nos premières assises de la pédagogie en 2007 ( !) “Résister et proposer”, aujourd’hui dans un contexte différent, nous voulons “proposer et agir”, pour changer l’École. Et ne pas oublier l’essentiel : les élèves…

Philippe Watrelot

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