Réflexions personnelles sur notre système éducatif et son actualité

à propos de la compétence « utiliser le micro trottoir en journalisme »

In Au piquet on 1 novembre 2012 at 13 h 14 min

Hier soir dans la voiture. Reportage sur France info à l’occasion des élections présidentielles américaines. Retour sur la mesure phare de B. Obama : la loi « santé ».

Interview d’une américaine qui dispose d’une assurance privé et qui, si elle comprend bien qu’il faut en fournir une aux plus pauvres, ne voit pas pourquoi elle serait obligée d’en changer. Second interview d’une autre américaine qui nous explique qu’avec la nouvelle loi, elle ne pourrait plus se faire soigner du cancer comme elle l’a fait il y a quelques années. Fin du « micro trottoir ».

Et là, excellent travail de la  journaliste qui nous explique que ces témoignages relèvent du ressenti et non de la réalité. La première américaine était visiblement mal informée, quant à la deuxième, elle était sans doute militante républicaine. La journaliste nous expose ensuite dans le détail le contenu de la loi  et nous démontre que les propos précédents étaient totalement infondés. Elle précise aussi que l’administration Obama a bien mal présenté et défendu cette loi.  Bref, elle fait du journalisme.

Me vient alors en tête un parallèle. Le matin, deux pages dans Le Figaro  Libération consacrées au livret personnel de compétences (LPC), à moins que ce ne fût au socle commun, ou encore à l’évaluation, (pas facile de savoir au juste tant tout y est mélangé). Comme dans le reportage de France Info, on donne la parole à des témoins : quatre profs de collège, dont l’une très médiatique.

Et là on a droit à une série d’affirmations impitoyables.

On lit ainsi que le LPC est  «un outil bureaucratique, inspiré de recommandations européennes et de l’OCDE, qui véhicule l’idée d »élèves employables » avec des compétences qui tourne le dos à à une vision humaniste du savoir»

ou encore que le «socle commun, ça veut dire un minimum. Alors qu’il s’agit de faire progresser les élèves. Et puis je n’aime pas ce mode d’évaluation binaire « acquis » ou « pas acquis »».

Un collègue nous alarme : « Le gros danger à ne travailler que par compétences : c’est d’oublier les connaissances. Or il faut d’abord commencer par elles. »

Quant à la médiatique Mara Goyet, (en digne héritière de Natacha Polony)  elle s’amuse :

« cette idée de devoir mettre une date à côté de chaque acquisition »

« tout est mis sur le même plan : « Dégager l’essentiel d’un texte lu » et « savoir nager » »

 » Dans le même registre, et dans ce grand ensemble dédié à sonder la culture humaniste des collégiens, on trouve l’item : « être sensible aux enjeux esthétiques et humains ». C’est sacrément grandiloquent, et je ne vois pas comment donner une note de sensibilité. »

Si Libé avait travaillé comme France Info, on aurait eu droit à quelques explications et rectificatifs. On aurait pu lire que les intervenants confondaient allègrement socle commun et LPC, évaluation et validation, évaluation et notation  …

On aurait pu mettre en relief leurs contradictions : un LPC qui tourne à la fois « le dos à une vision humaniste du savoir » … mais qui possède « un grand ensemble dédié à la culture humaniste des collégiens »

On aurait pu préciser que le LPC tel qu’il existe de ne demande pas de dater ni de noter l’acquisition des compétences ou encore que tout n’est pas mis sur le même plan puisque présenté en 7 piliers bien distincts, montrant ainsi que certains propos sont tout simplement mensongers.

Une mise en perspective avec la réalité des textes et des pratiques aurait permis de différencier évaluation (qui n’est pas binaire) par compétences et validation (qui elle l’est par nature !).

Un simple entretien avec un prof de collège qui pratique vraiment l’approche par compétence aurait permis de tordre le cou à ce « marronnier « : compétences et connaissances sont antinomiques. Une compétence est en effet la mise en oeuvre, la mobilisation de connaissances.

Un recadrage aurait été nécessaire quant à la nature du socle commun. Minimum en effet, mais minimum qui doit être garanti à tous (et non minimum qui remplace les programmes comme on veut le faire croire). L’instauration du SMIC a-t-il fait baisser la totalité des salaires ou a-t-il permis à certains d’obtenir un minimum décent ? La suppression du SMIC entraînerait-elle une élévation des salaires ?

On aurait pu aussi cibler les justes problèmes repérés par les collègues : le degré d’acquisition attendu, l’inutile complexité du livret, la manque de cohérence dans la mise en place du socle…

On le voit, en adoptant la méthode utilisée par sa consœur de France Info, la journaliste de Libé aurait pu nous offrir un article intéressant montrant toute la complexité des débats éducatifs. Comme pour le reportage précédemment cité, on aurait pu conclure que beaucoup sont mal (in)formés, que d’autres s’opposent en avançant des arguments fallacieux et enfin que l’administration a bien mal présenté et défendu cette réforme.

Hélas non.

On a au contraire eu droit à une illustration de ce qu’affirmait M-C. Missir de l’Express lors du colloque organisé par le CRAP-Cahiers pédagogiques mardi dernier  « L’éducation dans les médias, c’est une affaire de marronniers et des camions de clichés« 

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  1. Je suis en désaccord totale avec votre analyse sur le Socle et le Livret, comme 55% de la profession…

  2. Bonjour, juste quelques remarques. Vous écrivez: « Un simple entretien avec un prof de collège qui pratique vraiment l’approche par compétence aurait permis de tordre le cou à ce « marronnier « : compétences et connaissances sont antinomiques. Une compétence est en effet la mise en oeuvre, la mobilisation de connaissances. »

    De nombreux chercheurs (Bernard Rey, Marcel Crahay) ont montré que les compétences transversales, très présentes dans le LPC, n’existent pas. Je cite Bernard Rey, dans un article du café pédagogique:

    « Les compétences générales (« savoir observer », « savoir identifier un problème », « savoir émettre une hypothèse », « savoir traiter l’information » me semblent très difficiles à faire acquérir, parce que précisément leur énoncé laisse complétement ouvert le type d’objet sur lequel elles portent. Si vous réussissez à faire acquérir à des élèves la capacité « traiter l’information » dans des ouvrages historiques ou des atlas, est-ce que vous serez sûr que le même individu saura « traiter l’information » quand il aura l’œil sur un microscope ? Rien ne l’assure. L’expression « traiter l’information » est tirée du sens commun, mais il n’est pas sûr qu’elle recouvre des situations qui aient quelque chose en commun. « Résoudre des problèmes » ne veut pas dire la même chose en mathématiques et dans la vie… Avoir des problèmes mécaniques, financiers, de santé ou sentimentaux n’a rien à voir… « Emettre une hypothèse » sur la fin d’un récit, est-ce de la même nature qu’émettre une hypothèse dans une démarche expérimentale ? On n’en sait rien… Devant cette incertitude, faire travailler sur une compétence générale ne peut se faire que sur un objet précis, et rien n’indiquera qu’une acquisition dans un domaine ne se transfère dans un autre.

    L’idée de « compétence générale » repose sur plusieurs idées à discuter :
    – la structure commune d’un « problème » ou d’une « hypothèse »
    – la capacité des individus à repérer ce qui serait commnu dans des structures diverses
    – que la même opération mentale soit à l’œuvre pour traiter ces situations diverses.
    Les résultats de la recherche en psychologie cognitive vont dans le sens d’un refus de ces trois suppositions. Quand un individu met en œuvre une démarche pour accomplir une tâche, il n’est pas nécessairement capable de faire la tâche dans une autre situation. Ce qu’on a pu appeler le « transfert », sur lequel on s’est beaucoup focalisé jusque dans les années 1990, ne permet de déboucher sur aucune conclusion : on continue à ne pas y comprendre grand chose, et à ne pas voir ce qui se passe.  »

    Cela me semble clair. On peut lire le bouquin de Rey sur « les compétences transversales », c’est encore plus explicite, ou encore, dans la revue administration et education, numéro 134, l’article de Marcel Crahay, « Les compétences existent-elles ».

    Des lors, on peut se demander pourquoi les compétences sont à ce point mises en avant dans les réformes actuelles, partout en Europe et dans les pays de l’OCDE.

    C’est assez simple: il suffit de savoir d’où vient la notion: du patronat, qui a travaillé à l’élaboration, dans l’OCDE d’abord, dans l’UE ensuite, des compétences de base (qu’on retrouve dans le socle commun et le LPC) pour qui avoir des élèves ayant des connaissances minimales, des compétences de base transférables d’un domaine à un autre, est très intéressant. Ca permet d’envisager l’élève comme un futur travailleur qui changera dix fois de métier sans sa carrière. Les nécessités d’adaptation, de flexibilité, au coeur du discours patronal, se retrouvent simplement transférées au niveau pédagogique. La notion de compétences a en effet entamé son développement dans les systèmes éducatifs au moment où les entreprises l’ont intégrée comme principe de définition des tâches, d’évaluation des personnes et de régulation des carrières. Sur ces notions, je vous invite à lire les travaux de Pierre Clément, ou encore de Eric Mangez deux excellents articles dans cette même revue Education et Administration, numéro 134), ou encore « La nouvelle école capataliste », de Laval, Clément, Dreux.

    Après, libre à vous de défendre un outil managérial, qui fait de l’élève une personne employable avant tout.

    • Bonjour,
      A vous lire, je comprends que vous ne critiquez pas l’idée même d’un socle mais son contenu. On va donc pouvoir s’entendre car il est évident que ce contenu peut et doit être rediscuté.
      Le débat sur le transfert est un débat très intéressant, qui ne se cantonne d’ailleurs pas aux compétences transversales, la question se pose aussi pour les savoirs disciplinaires.
      Vous critiquez les compétences transversales en citant Bernard Rey. Ce dernier, qui m’a fait l’honneur de contribuer à l’ouvrage que j’ai coordonné ( http://www.cndp.fr/crdp-amiens/article1235.html ) n’y est pas aussi catégorique. Il critique avec raison la formulation trop générale de certaines de ces compétences mais pas leur caractère transdisciplinaire. Je le cite :

      —————-

      « Les compétences sociales et civiques (comme d’ailleurs celles qui concernent l’initiative et l’autonomie) dès lors qu’elles sont formulées en termes trop généraux, trop transversaux par rapport à tout contexte, deviennent incertaines et perdent toute opérationnalité pédagogique : par exemple un enseignant peut, dans un contexte particulier et sur des objets déterminés, faire définir par ses élèves la démarche qui convient dans le cadre d’un projet. Mais il n’aura aucune certitude sur le fait que ceux-ci auront acquis par là la compétence de « savoir définir une démarche adaptée à un projet » dans toute circonstance et sur n’importe quels objets conceptuels.

      Ainsi faire preuve d’esprit critique (comme cela figure dans le Socle et dans le Livret), du fait que cette formulation peut impliquer des attitudes et des opérations mentales très diverses (à l’égard des autres, à l’égard de messages de nature très hétérogène, à l’égard de soi-même) ne semble pas être une formulation pédagogiquement opérationnelle, car on ne peut guère imaginer des activités en classe qui puissent à coup sûr conduire les élèves à faire preuve d’esprit critique en toute circonstance.

      En revanche savoir distinguer un argument rationnel d’un argument d’autorité (formulation qui figure dans le Socle, mais non dans le Livret), est une formulation de compétence pédagogiquement opérationnelle. On peut en effet concevoir des activités en classe qui permettent de travailler cette distinction, sur la base du fait que tout argument rationnel s’appuie sur des raisonnements et des données factuelles tandis qu’un argument d’autorité s’appuie sur l’éminence d’un personnage ou d’un texte. On a affaire là à une compétence suffisamment précise et étroite pour qu’on puisse raisonnablement penser qu’au prix de certaines activités significatives, les élèves sauront l’exercer dans la plupart des situations. Pour autant, elle est transdisciplinaire en ce qu’elle peut être travaillée en Français, en Histoire, en SVT et finalement dans toutes les disciplines scolaires.

      De même, être autonome ne constitue pas une formulation opérationnelle. Elle renvoie à une telle diversité de situations possibles qu’il n’est pas possible d’envisager des activités qui y prépareraient. En revanche, il est possible de travailler sur la compétence « distinguer ce dont on est sûr et ce qu’il faut prouver ».

      Le problème n’est donc pas que ces compétences puissent être développées dans plusieurs disciplines. Ce serait même plutôt un avantage, dès lors que les enseignants les auront intégrées dans leur préoccupation au même titre que les autres finalités de leur discipline. Le problème est plutôt de se limiter à des compétences suffisamment circonscrites pour qu’on puisse espérer y entraîner les élèves. Il convient que la gamme de situations que recouvre la compétence n’outrepasse pas, par leur nature et leur structure conceptuelle, celles qu’on pourra faire aborder par les élèves en classe. »

      ———————–

      J’aurais tendance à croire que c’est alors au professeur de transformer cet intitulé trop vague en une formulation de compétence pédagogiquement opérationnelle.

      Quant à votre vision de l’approche par compétences liée à l’OCDE, l’UE et l’ultralibéralisme, je reconnais bien là les arguments avancés par le SNES. (Je note au passage que la journaliste de Libération aurait pu présenter vos fonctions dans ce syndicat).
      C’est un argument qui m’a toujours surpris. D’une part, la notion de compétences dans l’éducation est bien antérieure à l’OCDE et au pacte de Lisbonne. D’autre part, si l’OCDE et l’UE se fixent aussi comme objectifs la préservation de la paix, je ne cherche pas à être alors obligatoirement pour la guerre. Enfin faut-il laisser le monopole d’un terme aux ultralibéraux ?
      Cette critique est un peu facile et caricaturale. je pourrais vous retourner la question : vous défendez la notation : libre à vous de défendre un outil d’évaluation des agences de notations internationales. Ridicule, n’est-ce pas ?

      • Bonjour,

        Quelques remarques éparses, et pas forcément très structurées ( je n’ai pas encore validé toutes les compétences transversales…) :

        1°) Tout d’abord, à propos de mes responsabilités au SNES-FSU, je ne m’en suis jamais caché, notamment auprès de la journaliste de Libération. Après, je n’ai pas écrit l’article.

        2°) Ensuite, concernant la critique de l’origine – une des origines – des compétences : il est évident que les mouvements pédagogiques de l’Education Nouvelle avaient travaillé sur l’approche et l’évaluation par compétences bien avant que l’UE et l’OCDE ne les abordent. Mais si cet organisme a pour objectif, comme vous le dites, d’instaurer la paix dans le monde, il a aussi pour fonction de promouvoir le libéralisme. Et il se trouve que l’approche pédagogique des compétences a été récupérée par cet organisme dans son sens le moins recommandable – à mon sens.

        Ainsi, je voudrais citer l’article d’Eric Mangez, Professeur de sociologie à l’Université de Louvain, dans son article « Structuration et institutionnalisation d’un nouveau référentiel pédagogique » ( paru dans la revue « Administration et Education » , numéro 134, consacré au socle commun) , qui s’intéresse au mouvement qui a promu la notion de compétence en Belgique francophone :

        « Les nécessités de flexibilité et d’adaptation évoquées à propos de l’évolution des économies et de l’emploi se trouvent largement transposées sur le plan pédagogique. Ainsi, par exemple, ces textes (ceux de l’OCDE) insistent sur l’acquisition par les élèves des « compétences nécessaires à l’analyse, à la communication, à la résolution de problèmes, à une réflexion plus souple et à une meilleure capacité d’adaptation », et plaide pour le rejet « de tout enseignement étroit, utilitaire et replié sur lui même, qui ne correspond pas aux besoins de la société, et qui constitue une contrainte pour les individus (OCDE 1989) ». (…) Finalement, les proximités entre l’OCDE, les entreprises et la pédagogie sont les mieux illustrées par l’OCDE elle même : «  De plus en plus, les qualités les plus importantes exigées dans le monde du travail et celles que les entreprises veulent encourager les écoles à enseigner (sic) sont d’ordre plus général [que les qualifications techniques liées à des tâches spécifiques]. L’adaptabilité, la faculté de communiquer, de travailler en équipe, de faire preuve d’initiative – ces qualités et d’autres compétences génériques – sont essentielles pour travailler en entreprises. (…) Laisser les jeunes prendre des initiatives et des décisions en classe constitue une excellente préparation au monde du travail moderne. (OCDE 1992) » . De tels discours traduisent de manière finalement assez mécaniques les nouvelles demandes des employeurs en principes pédagogiques. »

        On voit ainsi comment le patronat a récupéré la notion de compétences telle qu’elle avait été élaborée par certains mouvements pédagogiques, dans le but de réformer profondément l’école.

        Meirieu lui même, cité dans un article de Télérama (numéro 3270) , affirmait:  » Nos adversaires idéologiques – le grand patronat – récupéraient les compétences pour en faire un pur outil de gestion de ressources humaines. Tout le contraire de notre vision ».

        Le problème, c’est que, pour reprendre Meirieu, « Le grand patronat » a utilisé les pédagogues, et que c’est bien lui, et non les pédagogues, qui a , à travers le LPC, emporté la mise.

        Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que « nos adversaires idéologiques » , pour reprendre les termes de Meirieu, agissaient ainsi. Par exemple, la notion d’autonomie des établissements est une notion développée, à l’origine, par les mouvements pédagogiques, et le SGEN CFDT . C’est pourtant cette notion qui fut l’outil principal de suppression de postes dans le second degré. C’est aussi ce concept qui autorise et justifie, dans les discours de droite, et aussi de gauche parfois, la mise en oeuvre d’une gestion totalement managériale des personnels. L’autonomie est ainsi devenue l’outil de la mise en concurrence des établissements.

        A lire, par exemple, les propositions de la fondapol ( http://www.fondapol.org/etude/12-idees-pour-2012-3/ ) , think tank libéral, dont Dominique Reynié, intellectuel médiatique, est à la tête, on voit comment le socle commun de connaissances et de compétences est utilisé pour mettre en œuvre une école de la sélection sociale.

        Il faudra donc un jour que les mouvements pédagogiques qui élaborent un certain nombre de concepts se posent la question de leur récupération permanente par la droite la plus libérale, dans un sens qui va à l’opposé de leurs préoccupations.

        C’est d’ailleurs ce que souligne Pierre Laurent, chercheur à l’Université de Limoges, dans la conclusion de son article « Utilitarisme et nouvelle gestion publique. Retour sur deux aspects d’une réforme polysémique », paru dans la revue « Administration et Education » , numéro 134, consacré au socle commun :

        « Chacun mettant derrière le socle commun ce qu’il veut bien y voir, on comprend les alliances surprenantes qu’une telle expression a pu susciter. La logique du socle a d’abord semblé combler les vœux de tous ceux qui, depuis longtemps, voulaient se débarrasser de l’organisation disciplinaire de l’enseignement secondaire, accusée d’être le moteur de la sélection par l’échec en ce qu’elle aurait pour seule fonction de préparer aux classes préparatoires et aux concours des grandes écoles. Le socle de compétences, c’était la sortie enfin trouvée de « l’élitisme républicain », c’était le moyen de réorganiser le système scolaire en fonction du noyau des élèves qui le quittent sans qualification ou sans maîtriser les apprentissages fondamentaux. (…) Dans la même perspective, certains de ces démocrates ont cru pouvoir faire du socle l’instrument du décloisonnement des disciplines, de la lutte contre l’encyclopédisme des programmes surchargés. Ils ont ainsi cru possible de réinventer l’école en contribuant, par leur expertise, à une réforme qui allait enfin permettre de construire l’école unique autour d’une culture commune moderne, spécifique à l’école moyenne, qui ne soit ni celle du lycée napoléonien ni celle de l’école primaire de Jules Ferry. Plus fondamentalement, ils ont cru possible de faire tenir ensemble la logique des compétences, telle que l’OCDE et la Commission européenne l’ont promue, et les propositions les plus courantes de l’éducation nouvelle en matière de pédagogie, propositions qui sont aujourd’hui constitutives de la culture des enseignants de l’école primaire. La victoire symbolique remportée sur la logique disciplinaire de l’enseignement secondaire et sur « l’élitisme républicain » justifiait pour certains de fermer les yeux sur les aspects les plus utilitaristes et les plus managériaux du socle commun ».

        Jean Pierre Obin, Inspecteur Général honoraire, parlait encore récemment de la « triple alliance », « coalition « objective » composée du SNES, des lobbys disciplinaires et de la Droite ». Le problème, c’est que si alliance il y a, elle est – et n’étant pas injurieux comme Obin, je ne dirais pas qu’elle est objective – entre la droite la plus libérale et certains mouvements pédagogiques. Ill suffit de voir comment la Fondapol récupère la vieille notion, tant défendue par Obin, d’école fondamentale (ancien nom de l’école du socle). La citation de Meirieu évoquée plus haut est également, de ce point de vue, assez éloquente.

        3°) Après, pour ce qui est des modalités d’évaluation: si la note n’est pas parfaite, l’évaluation par compétences ne l’est pas davantage. Il n’existe pas de martingale pédagogique – même si, parfois, à lire certains, on a le sentiment que le LPC est la solution à tous nos problèmes. L’important est que la note valorise les réussites, et pointe les difficultés, afin de les pallier. La note est à mon sens autant à même de le faire qu’une « usine à cases ». En tant que professeur de lettres, par exemple, cela fait bien longtemps que j’élabore une notation « critériée » quand, je corrige un travail d’écriture notamment.

        4°) Pour ce qui est du socle: je n’aime pas le mot, il est associé par beaucoup – peut-être, sans doute, à tort – à la notion de « minimum ». A titre personnel, ce qui m’intéresse, c’est le mot « commun ». Et comme je le dis plus haut, un certain nombre de penseurs libéraux voient dans le socle le contraire de ce qui est commun, puisqu’ils en font un outil de ségrégation scolaire.

        5°) Sur la question des compétences, et de l’approche par compétences: si ces dernières existent – et ce que dit Rey est intéressant – en revanche, l’enseignement ne peut se limiter à cela. Ainsi, je suis sidéré , par exemple, de voir dans le LPC que la compétence « La pratique d’une langue vivante » évacue totalement la dimension culturelle d’une langue. Vous me direz qu’on peut la retrouver dans la compétence 5, et que des travaux interdisciplinaires sont possibles. Sans doute, et cela se fait. Le problème, c’est qu’un certain nombre d’IPR de langues n’évaluent plus guère les collègues, lors des inspections, que sur la compétence « Pratique d’une langue vivante ». La dimension culturelle est évacuée, tout le monde étant focalisé sur le niveau A2 ( qui est celui du LPC). Or une langue, si elle sert à communiquer, véhicule également une culture. Le socle donne le sentiment de l’oublier, et dans la pratique, cela se voit tous les jours, hélas.

        6°) Pour conclure : il et à mon sens important qu’à un moment – et donc dès la 6ème – , les élèves entrent en discipline. Après, que l’enseignement disciplinaire doive associer les connaissances et les savoir faire, c’est une évidence. Qu’on essaye de donner davantage de sens aux enseignements disciplinaires en travaillant des objets commun, chaque discipline apportant son éclairage particulier sur l’objet en question, c’est également nécessaire. L’exemple de l’eau, qu’on trouve dans le rapport issu de la concertation, est de ce point de vue intéressant. Il est également capital de donner à l’évaluation un sens plus positif, plus dynamique, afin qu’elle n’ait pas uniquement la dimension négative qu’elle peut avoir actuellement. Mais pour cela, point n’est besoin de développer un outil tel que le LPC, et une notion comme l’école du socle, qui sont et seront utilisés par la droite comme des outils de ségrégation, et de sélection sociale.

      • Bonsoir,

        Quelques réponses rapides.

        1) La remarque concernait davantage la journaliste, qui devrai présenter pas toutes les qualités des ses interviewés

        2) Si je vous suis, il faut donc capituler devant l’ultralibéralisme ? Dès que les ultralibéraux s’accaparent un vocable ou une démarche, il faudrait l’abandonner et leur en laisser le monopole avec les objectifs qui sont les leurs. Je ne suis pas d’accord. Ce qui importe, ce sont bien les objectifs qu’on donne à une démarche et l’approche par compétences peut (c’est d’ailleurs sa nature première) se faire dans une perspective humaniste.
        De plus, la ligne de partage n’est pas aussi simple que vous nous l’affirmer. Une association comme « SOS Education » est très engagé contre l’évaluation par compétences et pourtant vous conviendrez avec moi qu’elle n’est pas franchement anti-libérale. De même Darcos et Chatel ne se sont pas fait remarquer comme étant de grands défenseurs du socle.

        3) Vous confondez évaluation critériée et évaluation par compétences. Mais je vous rejoins sur un point : l’essentiel n’est pas l’outil mais ce qu’on en fait. Je crois toutefois que certains outils sont plus propices que d’autres à la sélection et à la relégation.

        4) En ce qui concerne le socle, j’ai bien compris que le snes tentait de « sauver la mise » en obtenant un changement de mot, c’est de bonne guerre et ne me dérange pas. Va pour une culture commune ! Quant au « minimum », j’ai tenté d’expliquer dans mon post en le coparant au smic en quoi on lui faisait dire ce qu’il n’était pas.

        5) Je vous cite un extrait du socle (et non du LPC)
        « L’apprentissage d’une langue étrangère développe la sensibilité aux diffé-
        rences et à la diversité culturelle. Il favorise :
        • le désir de communiquer avec les étrangers dans leur langue, de lire un
        journal et d’écouter les médias audiovisuels étrangers, de voir des films
        en version originale ;
        • l’ouverture d’esprit et la compréhension d’autres façons de penser et d’agir. »

        6) Nous sommes globalement d’accord. Je crois davantage à la coanimation qu’à la polyvalence (sans y êter non plus opposé par principe. J’enseigne d’ailleurs pour ma part 3 disciplines voire plus). Se pose aussi le problème de ce qui n’est pas disciplinaire et qui pourtant est essentiel. Faut-il créer de nouvelles disciplines ? je pense par exemple l’éducation aux médias.
        Sur l’évaluation nous sommes parfaitement sur la même longueur d’onde

        intéressant de débattre avec vous.

  3. Vous critiquez avec justesse l’article de Libération sur son manque de professionnalisme. Cependant, vous ne nous donnez pas les informations qui nous auraient permis de mieux discerner LPC, Socle Commun et l’évaluation…

    • Bonjour.
      Une lecture des autres articles de ce blog devait vous permettre d’y voir plus clair.
      Rapidement :
      – le socle = l’ensemble des connaissances et des compétences que chaque élève doit posséder en fin de scolarité obligatoire (la part des programmes garantis à tous !). Je comprends mal que certains s’y opposent
      – le LPC est l’outil de certification complété à la fin de cette scolarité pour valider la maîtrise de ce socle. Il est en cela un peu inutile si on garantit bien le contenu du socle à tous.
      – L’évaluation quant à elle peut prendre des formes bien diverses.

      La confusion règne dans les esprits entre ces trois termes et certains ont tout intérêt à continuer à la faire régner.

      Ainsi dans l’article de Libé, le prof d’EPS affirme que le « savoir nager » du LPC est impossible à évaluer car il ne connaît pas le degré d’acquisition attendu. pourtant, il lui suffit de lire le contenu du socle pour le découvrir :

      Savoir nager au palier 3, c’est (BO du 14 juillet 2011) :

      Parcours de capacités, composé de 5 tâches à réaliser en continuité, sans reprise d’appuis au bord du bassin :
      – sauter en grande profondeur ;
      – revenir à la surface et s’immerger pour passer sous un obstacle flottant ;
      – nager 20 mètres : 10 mètres sur le ventre et 10 mètres sur le dos ;
      – réaliser un sur-place de 10 secondes ;
      – s’immerger à nouveau pour passer sous un obstacle flottant.

      La journaliste aurait pu apporter cette précision aussi. Une simple vérification sur eduscol aurait pu le permettre.

      • Merci pour votre réponse.
        En tant que PE depuis 7 ans, je crois savoir faire la différence entre Socle Commun, LPC et évaluation.
        Ce qui me pose le plus de problème, c’est le LPC qui, pour moi est un document administratif complexe et illisible qui n’a aucun intérêt dans la classe, si ce n’est de policer le travail des élèves et par extension des enseignants (n’est ce pas là le but de ce livret?).
        Le LPC doit être très utile aux statisticiens en tout genre et ce serait à eux, selon moi, de le remplir.

        Le Socle Commun est « intéressant » mais il me semble qu’il est moins exigeant que ne le sont les Programmes Nationaux et c’est en cela qu’il pose problème. Il définit un niveau de compétence minimum qui permet de baisser le niveau d’exigence générale. Et puis, pourquoi créer un Socle Commun, pâle copie des Programmes allégés, alors qu’on avait les Programmes qui suffisaient bien à l’époque?

        Quant à l’évaluation… comment dire? tout et son contraire est dit à propos de la juste évaluation du travail des élèves. Les « experts » n’arrêtent pas de nous alerter sur la note qui traumatise élèves et (surtout) parents d’élèves… Le rouge, le zéro, le mot « insuffisant », les lettres « C,D,E », autant d’agressions faites à des élèves qui ne travaillent pas ou sont en difficultés. Au lieu d’essayer de motiver ou d’aider ses élèves, on veut supprimer la note ou le système de notation! Ce qui ne permettra pas d’aider les élèves qui en ont besoin et

      • Je ne comprends pas trop votre réponse. Vous me reprochez de ne pas expliquer la différence entre les trois puis par la suite vous laissez entendre que je vous prends de haut en le faisant … ?

        Sur le socle, c’est normal qu’ils soit moins exigeant que les programmes puisque c’est ce qui doit absolument être maîtrisé par tous. Il ne contribue pas à une baisse du niveau général (voir ma comparaison avec le SMIC).

        Quant à la note, si le seul argument avancé pour s’en passer est le supposé traumatisme qu’elle engendre, c’est en effet peu constructif. je crois avoir développer d’autres arguments bien plus intéressant sur ce blog.

      • Je ne souhaitais pas vous reprocher quoi que ce soit, juste vous donner mon opinion sur le sujet traité. Veuillez accepter mes excuses si je vous ai blessé avec ma maladresse.
        Je n’ai pas eu le temps d’explorer votre blog et les différents commentaires postés sur ce fil. D’où sûrement le décalage entre mes réponses et les vôtres dans cette discussion.
        Je reprendrais la discussion quand j’aurai davantage exploré votre blog.

  4. Ce qui pose question, c’est la possibilité de « garantir » quelque minimum éducatif que ce soit. Des didacticiens, tous adeptes de la distinction entre enseignement et apprentissage, distinction qui est une des armes la plus utilisée contre l’enseignement « traditionnel » (je résume), prétendre « garantir » un apprentissage ! C’est paradoxal. Pourquoi pas un droit opposable au socle ? je ne vois pas d’autre outil que le bachotage pour obtenir ce genre de résultat, et encore, seulement en surface.

  5. Peut-être que si on arrêtait de couper les cheveux en quatre les élèves pourraient éventuellement maîtriser le subjonctif imparfait et l’accord du participe, contrairement à vous…
    « Le matin, deux pages dans Le Figaro Libération consacréES au livret personnel de compétences (LPC), à moins que ce ne FÛT au socle commun »

    • Je pourrais répondre :
      – une preuve que l’école d’avant la loi d’orientation de 89 n’était pas bien meilleure que celle d’aujourd’hui
      – quand on n’a pas d’arguments à opposer à son contradicteur, on critique son style ou son orthographe
      Je me contenterais de :
      – merci d’avoir repéré ces deux erreurs qui avaient échappé à la relecture. C’est corrigé.

  6. […] Le matin, deux pages dans Le Figaro Libération consacrées au livret personnel de compétences (LPC), à moins que ce ne fût au socle commun, ou encore à l'évaluation, (pas facile de savoir au juste tant tout y est mélangé).  […]

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