Réflexions personnelles sur notre système éducatif et son actualité

Une certaine vision de l’évaluation

In Salle de classe on 13 décembre 2014 at 12 h 38 min

Les débats répétitifs auxquels on a droit en ce moment à propos de la notation montrent au final deux visions de l’évaluation, voire deux visions de la mission d’un enseignant.

L’un des arguments (en est-ce vraiment un ?) avancé par les tenants de la notation est que tout autre système revient au même.

Voilà qui est quelque peu méprisant pour tous les profs qui ont mis en place un système d’évaluation bien plus exigeant pour eux-mêmes mais aussi pour les élèves et leurs parents … pour rien ? … par effet de mode ?

Et cette affirmation est généralement appuyée d’un propos qui paraît aux yeux de leurs auteurs d’une folle évidence  » Mais enfin, on ne rend jamais une note seule ; elle est toujours accompagnée de commentaires sur les critères d’attribution ».

Personne n’a jamais dit le contraire.

(Ceci dit, ce n’est pas vrai pour les relevés de notes.)

Cette propension à croire que noter avec critères et commentaires revient au même qu’une évaluation par compétence démontre que la seule fonction envisagée pour l’évaluation est souvent la communication. En effet, l’évaluation/notation est alors une fin en soi. Et on communique ainsi à l’élève et sa famille la « valeur » de son travail, de son niveau. A lui de faire en sorte que la prochaine soit meilleure en utilisant les commentaires et conseils donnés.  Voilà une vision de l’évaluation qui conforte l’idée que l’élève est responsable de son échec.

Mais l’évaluation ça peut être aussi une étape dans l’apprentissage et un moyen d’y accompagner l’élève. L’évaluation doit alors davantage être perçue comme un outil au service du prof.

Pour cela, il doit pouvoir connaître précisément ce que maîtrisent ou non chacun de ses élèves. Il faut donc pouvoir garder une trace des évaluations des élèves si on veut les utiliser comme un levier pour les apprentissages. Or, qu’indique un enseignant sur son carnet de notes ? Les notes.

Et, elles correspondent très rarement à une seule capacité évaluée.

Difficile d’y recopier tous les commentaires écrits sur les copies !

Difficile aussi de les mémoriser pour l’ensemble de ses élèves ! Avec une évaluation par compétences, nous disposons à chaque instant du bilan à un temps T de chaque élève.

Disposer d’un tel bilan permet par exemples de proposer à l’élève :

- remédiation ciblée

- réévaluation

- activité d’apprentissage ou d’entraînement supplémentaire ciblé

- activité lui permettant de s’appuyer sur ce qu’il maîtrise

- …

L’évaluation devient alors une étape du processus d’apprentissage et non sa finalité. Elle permet notamment le droit à l’erreur et des rythmes d’acquisition différents.

Une modification des pratiques d’évaluation ne suffit donc pas. Mais, évaluer autrement nous offre vraiment des pistes pour modifier aussi nos pratiques pédagogiques. La différenciation et l’individualisation paraissent alors plus simples à mettre en place.

Contrairement à ce qu’a affirmé E. Klein en clôture de la conférence nationale sur l’évaluation, changer de variables peut aider à résoudre un problème !

Car ici avec la variable on modifie surtout la finalité de l’évaluation. En faire avant tout un outil pédagogique au service de l’enseignant plutôt qu’un outil de communication pour sanctionner (au sens large) l’élève, voire la famille.

Du reste, cette fonction de communication s’en trouve aussi améliorée car les progrès ne sont pas alors  traduits par l’augmentation d’un chiffre (qui fait référence le plus souvent à des objectifs d’enseignement différents d’un devoir à l’autre) mais par un niveau d’acquisition clairement établi.

Donc, NON changer de forme d’évaluation ne revient pas au même que l’existant.

Mettre l’évaluation au service des apprentissages appelle des choix clairs et courageux.

 

En tant que prof qui évalue sans note, je voudrais proclamer haut et fort que je suis contre la pêche au thon rouge !

In Au piquet on 9 décembre 2014 at 12 h 05 min

« M’sieur, vous avez vu on en parle de vos évaluations en ce moment à la télé !« .

Oui j’ai vu… et  j’ai entendu… et j’ai lu…

… beaucoup d’âneries… d’intervenants qui maîtrisaient bien mal le sujet… et pour cause…

Quelle légitimité ont dans ce débat des Brighelli, Bentolila, Girard (du Snalc) ou autre Bonod ? Comment peut-on avoir un avis sur ce qu’on n’a jamais mis en oeuvre ?

L’honnêteté intellectuelle voudrait qu’on se garde d’avoir un avis tranché sur des pratiques qu’on n’a jamais adoptées.

Mais il semble que l’honnêteté intellectuelle s’arrête là où commencent le narcissisme de certains et les intérêts commerciaux des autres.

S’il faut nécessairement des interviewés qui ont un livre à vendre, on aurait pu chercher des enseignants qui ont vraiment et récemment écrit sur le sujet à partir de leurs propres pratiques (Florence Castincaud et Jean-Michel Zakhartchouk, Dominique Natanson).

On ne peut que s’étonner de n’avoir ni lu, ni entendu de professeurs des écoles élémentaires qui évaluent pourtant sans notes.

On ne peut que s’étonner de n’avoir ni lu, ni entendu d’enseignants des écoles maternelles qui parviennent bien à « apprendre » (sauf Pour Xavier Darcos)  sans noter…

On ne peut que s’étonner de n’avoir ni lu, ni entendu de professeurs ayant abandonné la notation pour d’autres formes d’évaluation comme ceux du collège Clisthène par exemple.

On ne peut que s’étonner de n’avoir ni lu, ni entendu de professeurs qui ont créé des outils numériques facilitant ces évaluations sans notation, comme Thomas Crespin de Sesamaths par exemple.

On aurait même pu faire lire et faire  écouter des collègues qui ont abandonné la notation un temps pour y revenir. J’en connais quelques-uns qui justifient ce retour en arrière par le besoin de classer leurs élèves, de les positionner les uns par rapport aux autres.

Cela aurait eu le mérite de recentrer le débat. Car, comme je l’ai déjà précisé, NON le sujet n’est pas de savoir si telle ou telle forme d’évaluation est bienveillante ou non, décourageante ou non.

Le sujet est de savoir pourquoi on évalue. Mettre l’évaluation au service des apprentissages ou de la sélection ?

Dans le premier cas, il faut bien reconnaître qu’on n’a entendu, depuis une semaine,  aucun argument pédagogique en faveur des notes.

Par contre des propos démagogiques, nous avons eu à foison : « pas de note, pas d’évaluation » / « la note seul outil de rendre compte du « travail » d’un élève » / « la note seul outil capable d’informer les parents » / « supprimer les notes du laxisme !« .

Pardonnons à ceux qui ne savent pas de quoi ils parlent.

Si seulement on avait davantage donné la parole aux praticiens, on aurait  -ô surprise – découvert que l’évaluation sans note permet d’accompagner les élèves dans leurs apprentissages, qu’elle est au final synonyme d’exigence, qu’elle informe bien plus finement profs, élève et parents…

Les médias leur donneront sans doute la parole plus tard  à l’occasion d’autres débats : « Pour ou contre la pêche au thon rouge ?« , « Miss Nord-Pas-de-Calais méritait-elle de gagner ?« 

… et on les présentera comme des experts en la matière …

« Dans une nation libre, le seul avis qui ait de l’autorité, c’est l’exemple » (Edouard Herriot)

Uchronie

In Salle de classe on 9 novembre 2014 at 17 h 18 min

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1880 …

Cette semaine, le président Jules Grévy a annoncé dans un entretien accordé au journal Le Temps que tous les élèves de France seront dotés à la rentrée prochaine de manuels de classe.

La rubrique « Courrier des lecteurs » du journal a depuis été submergée de messages laissés par nos hussards noirs de la République.

Certains ont accueilli avec bienveillance cette décision mais ont aussi alerté le président Grévy sur la nécessité de former les instituteurs de France à ce nouvel outil, rappelant que l’essentiel résidait dans l’acte pédagogique. Pour ces derniers, en effet, pas question de se contenter d’être dotés de manuels mais l’essentiel est bien de savoir comment on utilisera ce nouvel instrument. Parmi les enseignants à faire cette mise en garde, nombreux sont ceux qui utilisent déjà avec leurs élèves un manuel manuscrit élaboré par leurs soins.

D’autres rejettent purement et simplement la proposition du Président et ce, pour diverses raisons.

Pour les uns, c’est « vendre l’école de la République aux maisons d’édition », allant pour certains à regretter le coût de l’opération alors que les salaires des instituteurs n’augmentent pas assez. D’autres encore n’hésitent pas à y voir « une manœuvre pour renflouer l’industrie du bois et de la pâte à papier, durement touchée par la perte de l’Alsace et de la Lorraine et de leurs forêts« .

D’autres encore réfutent l’idée même de progrès avec ce nouvel outil et critiquent cette course permanente aux progrès techniques : « déjà que certains veulent nous changer la couleur du tableau noir pour du vert » / « et pourquoi pas nous inventer un outil autre que la plume pour écrire tant qu’on y est ! »

Enfin, pour beaucoup, c’est la fonction même de l’instituteur qui est mis en cause avec cette décision: « A quoi servira désormais l’instituteur si le savoir sort d’un manuel et non plus de sa bouche ? » / « Doit-on se cantonner à un rôle d’accompagnant ? » / « Si on continue ainsi, en 1920 le métier d’enseignant aura disparu, c’est sûr ! »

L’avenir dira qui avait vu juste…

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